Que sont les inégalités sociales ?

La distribution inégale des ressources valorisées au sein d’une société provoque des inégalités sociales. De ce fait, les individus peuvent être répartis en différents groupes sociaux en fonction de leur degré d’accès aux ressources.

Le plus souvent deux types d’inégalité sont étudiés : les inégalités de revenu et les inégalités de patrimoine ou de richesse. Afin d’en mesurer les évolutions, les chercheurs comparent des distributions de revenus (ou de patrimoine) et présentent les résultats obtenus sous forme d’indicateurs tels que le coefficient de Gini, le rapport interquantile entre les différents groupes sociaux (quantiles), parmi d’autres.

Les inégalités peuvent donc prendre une multitude de formes. Toutefois, dans la pratique, les chercheurs se concentrent sur un nombre restreint d’inégalités, principalement celles qui peuvent être analysées quantitativement, c’est-à-dire qui peuvent être chiffrées et dont on peut estimer l’impact, comme, par exemple, les inégalités de revenu. Cependant, d’autres formes d’inégalités, dont les effets sur les individus et le niveau de vie sont plus difficilement mesurables, sont également analysées ; c’est par exemple le cas dans les domaines de la santé ou de l’éducation.

Comment les inégalités de revenus évoluent-elles ?

Les inégalités de revenus sont peut-être la forme la plus connue des inégalités sociales. En effet, celles-ci sont souvent discutées dans les médias.

Les revenus considérés sont au nombre de trois : les revenus du travail, les revenus du capital ou de la propriété ainsi que les transferts sociaux. Ceux-ci sont additionnés et corrigés en fonction de la composition des ménages afin de les rendre comparables.

Sur le long terme, force est de constater que les inégalités de revenu au Luxembourg sont à la hausse. Si l’on se réfère par exemple au rapport interquintile, comparant la part des revenus revenant aux 20% de la population les moins aisés (S20) à celle des 20% les plus riches (S80), celui-ci augmente très nettement depuis le début des années 2000 au Luxembourg. Le rapport entre les parts de revenus respectives de ces deux groupes sociaux était de 4 en 2003, alors que l’écart est monté à 5,34 en 2019. Qui plus est, le rythme de croissance sur la période est plus élevé pour le Luxembourg que pour l’ensemble des pays de l’Union européenne (UE28).

Évolution du ratio S80/S20

Evolution du ratio S80/S20

Source : Eurostat

Eurostat ne publie plus directement ce ratio S80/S20 pour les années avant 2003, mais, selon les anciennes données récoltées et le calcul direct de ce ratio qui reste possible, il semble bien que, au Luxembourg, l’on a rejoint en 2015 le niveau d’inégalité de 1995 (à une rupture de série statistique près, en 2003). Une forte accélération semble en outre se produire en 2016 et 2018 (l’année 2016 est néanmoins également marquée par une rupture de série due à de nouveaux changements méthodologiques).

L’indice de Gini, qui représente une autre mesure d’inégalité des revenus en synthétisant la distribution des revenus dans la société, fait apparaître des résultats similaires, c’est-à-dire une répartition de plus en plus inégalitaire des revenus au cours de la dernière décennie, voire sur les 20 dernières années. Si la répartition des revenus est parfaitement égalitaire, l’indice de Gini devient nul ; il est égal à 1 en cas d’inégalité maximale (une seule personne disposerait de tous les revenus). Ainsi, plus l’indice de Gini se rapproche de l’unité, plus les inégalités dans la distribution des revenus sont fortes. Or, au Luxembourg, celui-ci est passé de 0,28 à 0,32 entre 2003 et 2019, dépassant désormais nettement le niveau d’inégalités constaté dans l’Union européenne (UE28).

Évolution de l’indice de Gini

Source : Eurostat

En observant maintenant l’indice de Gini à la fois avant et après impôts et transferts sociaux, c’est le rôle de l’État dans la réduction des inégalités sociales qui peut ainsi être bien illustré. En effet, le coefficient de Gini se réduit de près de 35% en 2017, passant de 0,50 dans une répartition primaire des revenus bruts (revenus « de marché ») à 0,33 du fait de la redistribution des impôts par le biais des prestations sociales, alors qu’en 2015, la réduction était de 40%. Cet amoindrissement sur deux années de l’impact des transferts sociaux reflète en réalité une tendance générale au Luxembourg où la prise en compte des transferts et des impôts donnait auparavant une image favorable en termes d’inégalités de revenu, mais que la donne a en fait changé : depuis 2010 le rôle des transferts vers les ménages tend à se réduire considérablement dans la lutte contre les inégalités.

Indice de Gini avant et après transferts sociaux, 2017

Source : OCDE

Pour rendre compte de l’évolution des inégalités encore plus précisément, l’analyse de ratios interquantiles supplémentaires est intéressante. En effet, le ratio S80/S20 vu précédemment ne dit rien des évolutions qui peuvent se produire par ailleurs entre d’autres fractions de la population, par exemple entre le pourcent de la population le plus aisé et le reste des ménages. Le graphique suivant renseigne sur la répartition du revenu national (dit équivalent, parce que corrigé en fonction de la composition des ménages) entre différents quantiles (regroupements) de la population.

Évolution des écarts interquantiles

Source : Eurostat

Ainsi, le rapport D10/D1 compare les parts du revenu total équivalent perçues par les 10% des ménages les plus aisés (D10) et les 10% les plus modestes (D1). Si, de 1995 jusqu’au milieu des années 2000, cet indicateur oscille aux alentours de 5 à 6 (signifiant que les 10% les plus riches perçoivent 5 à 6 fois plus de revenus que les 10% les plus pauvres) il a depuis pris une nette tendance à la hausse et dépasse même la valeur de 9 en 2019. Si l’on ne prend en compte que les 2% de personnes les plus aisées (P99 et P100) et que l’on met en relation leur part du revenu total équivalent à celle des 10% les moins bien lotis, on constate qu’il existe une tendance similaire à l’augmentation depuis le milieu des années 2000.

De façon plus générale, l’ensemble des ratios présentés dans le graphique ci-dessus pointent vers une divergence croissante des hauts et des bas revenus depuis le milieu de la dernière décennie, alors qu’entre 1995 et le milieu des années 2000, on assistait plutôt à un repli des écarts entre revenus des plus aisés et ceux des plus modestes.

Les données du LIS Data Center (anciennement Luxembourg Income Study) permettent d’approcher cette question en prenant une perspective d’encore plus long terme, en partant de la situation au milieu des années 1980.

Évolution des écarts interquantiles sur le long terme

Source : LIS Data Center ; Calculs : CSL

Si l’on compare le Luxembourg à l’Allemagne, on constate que les inégalités de revenu étaient nettement moins présentes au Luxembourg en début de période, notamment pour ce qui est des extrêmes de la distribution, c’est-à-dire les 5% les plus riches (S95) et les 5% les plus modestes (S5). Toutefois, au fil du temps, les inégalités ont connu une forte progression, le rapport entre S95 et S5 ayant presque doublé au cours du quart de siècle allant de 1985 à 2010 pour rejoindre les niveaux connus en Allemagne, pays nettement plus inégalitaire que le Luxembourg sur l’ensemble de la période.

En plus des inégalités de revenu, il convient aussi de s’intéresser plus précisément aux inégalités de salaire. Ainsi, en confrontant différents niveaux de gains salariaux, on peut retracer l’évolution des écarts entre les différents niveaux de salaire.

Évolution des écarts salariaux horaires

Source : projets de loi n°7058 et 7719 modifiant larticle L.222-9 du Code du travail ; Graphique : CSL

Au cours des quinze dernières années, le salaire moyen (SHM) a progressé plus rapidement que le plus haut salaire des 20% de salariés les moins bien payés (S20). Le rapport entre ces deux niveaux de salaire est en effet passé de 1,69 en 2000 à 1,92 en 2019. L’écart entre le plus bas salaire parmi les 5% de salariés les mieux rémunérés (S95) et le salaire moyen s’est accru encore plus rapidement. Ainsi, le cumul des progressions de ces deux écarts révèle que le rapport entre les 5% de salaires les plus élevés et les 20% les plus faibles progresse de façon continue depuis 20 ans.

En 2000, le plus bas salaire parmi les 5% de salariés qui gagnent le plus est 3,65 fois plus élevé que le plus haut salaire parmi les 20% de salariés les moins bien rémunérés. En 2019, l’écart passe à 4,40. Notons aussi que les bas salaires augmentent de près de 48% entre 2000 et 2019, tandis que l’augmentation est de plus de 68% pour le salaire moyen et de 78% pour les hauts salaires. Par conséquent, il apparait que la moyenne des salaires luxembourgeois est tirée vers le haut par les salaires les plus élevés et qu’il est probable que nombre de salariés ne voient leurs salaires progresser que modestement par rapport aux hauts salaires.

Qu'entend-on par inégalités de patrimoine ?

Pour ce qui est des informations sur le patrimoine, le Luxembourg est plutôt mal loti. En effet, contrairement à d’autres pays (notamment européens) où ces informations sont assez aisément disponibles, cela n’est pas le cas au Grand-Duché.

Toutefois, depuis 2010 la Banque centrale du Luxembourg (BCL) participe à une grande enquête européenne, le Household Finance and Consumption Survey, qui permet d’obtenir des données fiables concernant les actifs et passifs des ménages luxembourgeois, mais aussi des ménages des travailleurs frontaliers actifs au Luxembourg. Ainsi, on peut obtenir des informations sur la composition du patrimoine (net de l’endettement) des ménages par quintile, telle qu’elle a été traitée par la BCL au cours de la vague de 2018 ou de 2014.

On constate que les ménages du premier quintile de revenus (les moins aisés) disposent d’un relativement faible patrimoine net comparativement aux quintiles restants et que le poids de la résidence principale dans le total du patrimoine tend à diminuer à mesure que le revenu du ménage augmente. La part des ménages propriétaires de biens immobiliers autres que leur résidence principale (dits OREP) progresse par contre le long de la distribution des revenus des ménages.

Patrimoine et composition du patrimoine des ménages, net en milliers d’euros (2010-2018) et brut en pourcent (2014)

Source : BCL

Le patrimoine des ménages est en effet constitué d’actifs dits réels et d’actifs financiers. En 2018, les actifs réels, tels que les biens immobiliers, les véhicules ou objets de valeur, représentent la part la plus importante du total du patrimoine (88% en moyenne). Si on se concentre sur la composition de ces seuls actifs réels par quintiles de ménage, on observe le rôle prépondérant des autres propriétés immobilières dans le portefeuille d’actifs des plus aisés, tout particulièrement dans le dernier quintile de revenus. Cet actif est un facteur important d’inégalités : si, en moyenne, 69% des ménages disposent d’une résidence principale (dont 80% pour les résidents natifs et 50% pour les allochtones), 26% jouissent d’un bien immobilier autre que leur résidence principale et seuls quelque 19% à la fois d’une résidence principale et d’un autre bien immobilier.

Pour les ménages disposant des plus hauts revenus (Q5), les autres biens immobiliers affichent une valeur au minimum près de quatre fois plus élevée que pour les autres quintiles de revenus. Pour les ménages les plus aisés, la valeur des biens immobiliers détenus se répartit de façon plus ou moins égale entre résidence principale du ménage et autres biens immobiliers. Pour les autres quintiles, c’est surtout la résidence principale qui détermine le montant du patrimoine.

Actifs réels selon les quintiles de revenu, en euros et en pourcent, 2014

Source : BCL

L’exercice est réalisé ici en fonction des quintiles de revenus (Q), mais en prenant les quintiles de patrimoine des ménages, voire si l’on ne considérait que les seuls ménages en possession d’un patrimoine, les inégalités s’accentueraient. De manière générale, le patrimoine net est encore plus inégalement réparti que les revenus des ménages.

Du côté des actifs financiers prévaut le même constat : les ménages du dernier quintile se démarquent nettement des autres avec des actifs financiers dont la valeur est nettement plus élevée que pour l’ensemble des ménages. Les ménages plus aisés disposent en outre d’un plus grand éventail de produits financiers que les autres.

Selon la BCL, « En 2018, les 5% des ménages les plus fortunés possédaient environ 38% du patrimoine total des ménages, tandis que les 20% des ménages les plus fortunés en possédaient près des deux tiers ». Ces résultats se conforment à ceux déjà observés en 2014.

Comme nous l’avons vu plus haut, si le coefficient de Gini en matière de revenus bruts (de marché) est actuellement de 0,50 (0,33 pour le revenu disponible), en matière de fortune nette il se situe à 0,65, 1 étant synonyme d’inégalité complète.

Selon des données plus anciennes (2007) traitées par le Statec, il apparaitrait que, globalement, la concentration patrimoniale est excessivement forte. Si le coefficient de Gini était de 0,48 concernant la détention d’une résidence principale, il montait à 0,85 pour les actifs financiers, à 0,93 pour les autres biens immobiliers (et à 0,99 pour le patrimoine professionnel). Du côté du seul patrimoine foncier disponible à la construction en 2016, le Gini se situe au sein des seules 15.907 personnes physiques qui disposent de terrains à bâtir à 0,71, selon l’Observatoire de l’habitat.

Les inégalités patrimoniales décrites à l’instant représentent des inégalités interquantiles, mais ces inégalités peuvent également être intraquantiles. Ainsi, du côté du patrimoine financier et du patrimoine immobilier autre que la résidence principale, le degré d’inégalité (données de 2007) baisserait au sein des quantiles à mesure que le revenu augmente. Pour le patrimoine financier, la concentration patrimoniale glisse de 0,89 pour les ménages du premier quintile de revenu disponible (soulignant une plus forte concentration qu’en moyenne) à 0,65 pour le top 1% des ménages qui bénéficient des revenus les plus élevés. En ce qui concerne les autres biens immobiliers les inégalités synthétisées par le coefficient de Gini baisse de 0,95 à 0,68. Selon le Statec, « de fortes inégalités semblent apparaître parmi les bas revenus entre ceux qui possèdent un patrimoine financier ou un patrimoine immobilier autre que la résidence principale [souvent des agriculteurs, ndlr] et ceux qui n’en possèdent pas. Il est clair que ces patrimoines sont plutôt accessibles pour des ménages ayant des hauts revenus, à la différence de la résidence principale que la plupart des ménages chercheront à acquérir en priorité quel que soit leur niveau de revenu, et parfois au prix d’un endettement important. »

Enfin, la contrepartie d’une proportion plus grande en Q5 de ménages résidents (les 20% les plus aisés) ayant contracté un emprunt hypothécaire pour acquérir leur résidence principale (quatre fois supérieur à Q1 en 2018) se retrouve dans un patrimoine net qui est aussi près de sept fois plus important en Q5 qu’en Q1 (les 20% des ménages les moins bien lotis).

Proportion de ménages disposant dun emprunt hypothécaire selon les quintiles de revenu, en pourcent, 2018

Source : BCL

Comment les inégalités fiscales renforcent-elles les inégalités de revenus et de patrimoine ?

Même si elles sont peu connues, les inégalités de traitement dans la fiscalité viennent exacerber les inégalités de revenu et de patrimoine. L’administration des contributions directes ne fournissant aucune information à ce sujet, ces inégalités sont illustrées à l’aide d’exemples.

Dans le cadre des inégalités fiscales, le phénomène de la « bosse des couches moyennes » de revenus (« Mëttelstandsbockel » – plus exactement le « Mëttelschichtbockel », pour désigner au sens économique les couches intermédiaires de revenus plutôt que les classes moyennes au sens corporatiste allemand de Mittelstand, qui représente les petits et moyens commerçants et entrepreneurs) est vraisemblablement le plus connu. En effet, si on analyse le barème d’imposition tel qu’il est à l’heure actuelle, on se rend compte que les personnes ayant des revenus « moyens » (et inférieurs – entre 11 000 et 45 000 euros nominaux) sont ceux qui, en pourcentage du revenu imposable, contribuent le plus aux impôts, tandis que, pour ceux ayant des revenus de plus en plus élevés, la contribution diminue au fur et à mesure des échelons.

« Mittelschichtbockel »

Source : Calculs CSL à partir du barème dimposition

À ce phénomène se rajoute la ponction du pouvoir d’achat du fait de la non-adaptation continue du barème d’imposition des revenus à l’évolution du coût de la vie, c’est-à-dire à l’inflation entre 2009 et 2020. Si le tarif introduit en 2017 a remédié quelque peu à ce problème de façon ponctuelle, il serait désirable de prévoir une adaptation automatique du barème d’imposition à l’inflation afin d’éviter que les revenus, et surtout les bas et moyens revenus qui sont les plus affectés par la progressivité du barème, se trouvent de plus en plus fortement imposés à chaque échéance de l’échelle mobile des salaires.

En dernier lieu, il convient de rappeler que l’impôt ne grève pas de la même façon les revenus du travail, donc les salaires, et les revenus du capital et de la propriété (intérêts, dividendes, etc.). En effet, les revenus du capital ne sont que partiellement imposables, du fait de mesures comme la retenue à la source libératoire, par exemple, ou l’exonération de 50% des dividendes perçus. Comme le montrent les exemples ci-dessous, pour un revenu donné, on ne rencontre en effet pas les mêmes taux d’imposition (rapporté aux revenus bruts) selon que ce revenu soit composé purement de salaires ou de revenus du capital.

Montant dimpôts sur le revenu dû selon la provenance des revenus

Source : Calculs CSL à partir du barème dimposition
Note : par souci de simplification, les crédits dimpôt salariés ne sont pas pris en compte ; ceci ne change toutefois rien à la démonstration.

Si l’on calcule le ratio entre les deux montants d’impôts à payer selon la nature du revenu, on constate que ce sont les revenus moyens pour lesquels existent les disparités les plus grandes. Du fait d’importantes exonérations en faveur du capital, on note une progression nettement plus forte dans l’imposition des revenus du travail que dans celle des revenus du patrimoine, exprimée ici en pourcentage des revenus bruts. Le salarié paiera l’impôt du rentier jusqu’à plus de trois fois en bas et plus de deux fois en haut de l’échelle des revenus.

Rapport entre les montants dimpôts dus sur le salaire et sur les revenus du capital 

Source : Calculs CSL à partir du barème d’imposition

Quelle est l'influence des inégalités sur l'accès aux soins de santé ?

L’analyse des inégalités économiques peut utilement être complétée par des informations issues de domaines plus vastes, comme par exemple celui de la santé. Dans ce domaine, on trouve quelques indicateurs objectifs mais principalement des indicateurs subjectifs, qui permettent néanmoins de faire le lien entre niveau de vie et satisfaction des besoins de santé. On peut également connaître les raisons de la non-satisfaction des besoins de santé.

Ainsi, pour ce qui est du taux de satisfaction des besoins d’examen ou de traitement médical, on constate, à partir de 2012, une diminution pour toutes les catégories. À partir de 2015, le taux de satisfaction des différentes catégories augmente à nouveau, mais les chômeurs restent, en 2019, les plus mal lotis en matière de satisfaction des besoins d’examen ou de traitement médical, alors que les retraités voient leurs besoins mieux satisfaits.

Taux de satisfaction des besoins d’examen ou de traitement médical (premier graphique) et raisons de la non-satisfaction de ces besoins (deuxième graphique) 

Source : Eurostat

En ce qui concerne les chômeurs, les résultats s’expliquent pour moitié par le fait que les coûts des soins sont trop élevés. Ceci correspond à une proportion quatre fois plus élevée que pour l’ensemble de la population.

En ce qui concerne les examens et traitements dentaires, on retrouve une situation similaire mais avec un clivage plus important, c’est-à-dire des taux de satisfaction relativement élevés pour l’ensemble de la population, et les chômeurs nettement à la traîne jusqu’en 2016. La situation semble s’être redressée en 2019.

Taux de satisfaction des besoins d’examen ou de traitement dentaire (premier graphique) et raisons de la non-satisfaction de ces besoins (deuxième graphique) 

Source : Eurostat

Là aussi, les coûts sont la raison principale du renoncement des chômeurs aux examens et traitements dentaires. Cependant, dans le cas de la dentisterie, les autres statuts d’activité affichent également des proportions relativement élevées pour cette raison de ne pas recourir aux traitements dentaires.

La satisfaction ou non des besoins médicaux se répercute naturellement sur l’état de santé des individus concernés. En effet, si on demande aux personnes d’évaluer leur état de santé, les chômeurs sont ceux qui affichent généralement le moins bon résultat.

Autoperception de l’état de santé : proportion de personnes déclarant être en mauvaise ou très mauvaise santé

Source : Eurostat

L'éducation peut-elle influencer les inégalités ?

Le système éducatif est censé remplir une fonction intégratrice. L’enquête de l’OCDE sur le programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) étudie notamment l’impact du milieu socioéconomique sur la performance de l’apprentissage.

Les résultats de l’enquête PISA montrent que la situation socioéconomique des familles est en étroite corrélation avec la performance des élèves et des établissements scolaires. Si le désavantage socioéconomique n’est pas systématiquement à l’origine de mauvaises performances, le milieu socioéconomique des élèves et des établissements influe malgré tout fortement sur les résultats de l’apprentissage. Que ce soit parce que les familles favorisées sont plus à même de tirer profit de l’apprentissage dispensé dans les établissements, que les élèves issus de milieux favorisés fréquentent des établissements de meilleure qualité, ou que les établissements sont tout simplement mieux armés pour aider les jeunes issus de milieux favorisés à évoluer et à s’épanouir.

L’école tend ainsi à reproduire les effets de l’avantage socioéconomique, au lieu de favoriser une répartition plus équitable des possibilités d’apprentissage et des résultats de l’apprentissage. Or, le Luxembourg n’est pas épargné par ce phénomène. Il importe néanmoins de préciser que le Grand-Duché accueille, proportionnellement sur son territoire, une très grande communauté étrangère, dont la langue maternelle n’est pas forcément une des trois langues officielles utilisées pour l’enseignement ; ceci complique par conséquent le processus d’apprentissage.

À l’aune de l’édition de PISA de 2018 où l’accent fut mis sur l’analyse de la compréhension écrite, les résultats mettent en évidence, comme pour les éditions précédentes, l’effet des inégalités sur l’éducation. Selon les résultats de cette étude, le Luxembourg se classe parmi les plus mauvais élèves en matière d’égalité.

L’étude PISA utilise un indice socioéconomique pour classer les élèves, à l’aune duquel les 25% les mieux classés dans cet index sont considérés comme favorisés et les 25% au plus bas dans le classement sont considérés comme défavorisés.

Dans l’épreuve de compréhension de l’écrit, le Luxembourg affiche la plus grande différence entre les scores obtenus par les élèves favorisés et défavorisés, indiquant l’impact du statut socioéconomique sur la performance scolaire. Le graphique suivant montre l’écart entre le score moyen obtenu par les élèves favorisés et le score moyen obtenus par les élèves défavorisés. Ainsi, les élèves favorisés ont en moyenne un score de 537, tandis que les élèves défavorisés n’obtiennent en moyenne que 415 points. Cet écart est le plus grand observé parmi tous les pays participants, et il se situe 33 points au-dessus de la moyenne des pays membres de l’OCDE.

Différence entre élèves favorisés et défavorisés dans l’épreuve de compréhension de l’écrit 

Source : OCDE

Le statut socioéconomique est lié étroitement au résultat obtenu par un élève. Ainsi, dans l’épreuve de compréhension de l’écrit, 17,8% de la différence des points obtenus s’expliquent par les différences socioéconomiques. En moyenne dans l’OCDE, seuls 12% de la différence sont concernés. Au Luxembourg, 18,9% de la variation de la performance en mathématiques s’explique par les différences socioéconomiques, contre 13,8% pour la moyenne de l’OCDE. L’effet est le plus élevé au Luxembourg dans l’épreuve de science, où 20,9% des différences dans les résultats proviennent des différences dans le statut socioéconomique (contre 12,8% au niveau de l’OCDE).

Le graphique ci-dessous montre le score moyen obtenu par pays et l’influence du statut socioéconomique sur la performance en compréhension écrite : ainsi, en général parmi les membres de l’OCDE, un pays avec un niveau faible d’inégalités affiche un meilleur résultat sur cette dernière compétence ; ce lien s’affaiblit toutefois si l’on considère tous les pays participants et non plus seulement les pays membres de l’OCDE. Le Luxembourg se situe en-dessous de la moyenne de l’OCDE aussi bien pour la performance que pour le niveau d’égalité. Le Canada et l’Estonie semblent, en revanche, exceller.

Intensité de la relation entre la performance en compréhension de l’écrit et le statut socioéconomique

Source : OCDE

Si, en 2018, l’influence du statut socioéconomique sur la performance en compréhension écrite et en science est légèrement moins forte qu’en 2006, en mathématiques par contre, le statut socioéconomique explique une plus grande partie de la variation de performance qu’en 2006. Toutefois, la position relative du Luxembourg ne se sera guère améliorée : alors qu’il se situait en 2006 en dernière position tant pour la science que la lecture, parmi les pays de l’OCDE qui ont participé aux deux éditions de l’étude (c.-à-d. que l’impact socioéconomique y était le plus élevé de tous les participants) et en septième place avant la fin du classement pour les mathématiques, le Luxembourg se retrouve en 2018 en avant-dernière position pour les deux premières matières et, pour les mathématiques, en cinquième place avant la fin.

La différence entre élèves favorisés et défavorisés parait également évidente en considérant les meilleures et les pires performances, au lieu de la moyenne. Au Luxembourg, 7,6% des élèves ont un niveau très élevé en compréhension écrite. Parmi les élèves défavorisés, il n’y a que 1,1% qui ont atteint ce niveau, par rapport à 18,2% des élèves favorisés. C’est le cas opposé pour les performances faibles : 29,3% des élèves luxembourgeois ont un niveau faible en compréhension de l’écrit, mais pour les élèves défavorisés ce taux est de 47,7%, contre seulement 10,2% pour les élèves favorisés au plan socioéconomique.

Malgré les difficultés liées à leur statut socioéconomique, certains élèves défavorisés obtiennent de bons résultats. Ce fait de surmonter les obstacles socioéconomiques est appelé « résilience » dans les rapports PISA. Ainsi, un élève est considéré comme scolairement résilient s’il fait partie des 25% d’élèves avec le niveau le plus bas dans l’index socioéconomique, mais obtient un résultat parmi les meilleurs 25% de son pays. Contrairement au paragraphe précédent, où le niveau des résultats obtenus est défini en absolu (un seuil de note obtenu), la résilience scolaire considère un niveau relatif d’excellence. Basé sur l’épreuve de compréhension de l’écrit, 7,6% des élèves défavorisés au Luxembourg sont résilients scolaires. Comme le montre la prochaine illustration, parmi tous les pays participants, ce taux est seulement plus bas aux Émirats Arabes Unis, en Bulgarie et au Pérou.

Pourcentage d’élèves scolairement résilients par pays

Source : OCDE

Comme mentionné en introduction, certaines critiques s’élèvent toutefois contre les résultats de l’étude PISA qui ne constituent pas une bonne représentation des élèves, étant donné les particularités du système scolaire et de la situation luxembourgeoise.

Comment définit et mesure-t-on la pauvreté ?

Une question connexe à celle des inégalités est la question de la pauvreté (relative). En effet, dans les pays occidentaux hautement développés, cela n’aurait pas beaucoup de sens de mesurer la pauvreté de façon absolue, en recourant par exemple à un montant minimal de dollars ou d’euros par jour, donc à un seuil de pauvreté absolu comme cela se fait pour les pour les pays en développement. Déjà en 1776, l’économiste Adam Smith considérait que les objets de nécessité sont non seulement « les denrées qui sont indispensablement nécessaires au soutien de la vie, mais encore toutes les choses dont les honnêtes gens, même de la dernière classe du peuple, ne sauraient décemment manquer, selon les usages du pays » (« Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », Livre V). On en arrive ainsi à une définition relative de la pauvreté, qui varie selon les usages, le niveau de prospérité et la distribution des revenus du pays considéré.

Dans l’Union européenne, on préfère donc recourir au concept de risque de pauvreté relative. Pour calculer celui-ci, on détermine d’abord le seuil de risque pauvreté relative. Tout individu appartenant à un ménage dont le revenu disponible se situe sous ce seuil de risque de pauvreté est dès lors considéré comme faisant face au risque de pauvreté, ou, de façon plus courante comme étant pauvre. L’Union européenne a suivi de près, dans le cadre de la stratégie « Europe-2020 » venue à expiration, un indicateur de risque pauvreté et d’exclusion sociale qui couvre à la fois ce risque de pauvreté relative, mais aussi celui de privation matérielle grave et d’appartenance à un ménage à très faible intensité de travail. Le Luxembourg, comme d’autres membres fondateurs de l’Union, est donc moins concerné par cet indicateur étendu de pauvreté que ne peuvent l’être les membres les plus récents encore en phase de rattrapage et de convergence socioéconomiques. Si cette nouvelle quantification de la pauvreté place le Luxembourg à 20,6% en 2019, le taux classique de risque de pauvreté monétaire est de 17,5%.

Quel niveau de risque de pauvreté et comment évolue-t-il auGrand-Duché ?

Selon la définition d’Eurostat, le taux de risque de pauvreté correspond au pourcentage de personnes disposant d’un revenu dit équivalent (considérant la composition du ménage) inférieur à 60% du revenu équivalent médian (la médiane représentant l’échelon de revenu pile à la moitié de l’échelle de rémunération de l’ensemble de la population). Pour le Luxembourg, en 2019, ce revenu équivalent médian s’élevait à 36 348 euros annuels dont découle alors un seuil de pauvreté de 21 809 euros annuels.

Évolution du taux de risque de pauvreté

Source : Eurostat

Au Luxembourg, le taux de risque de pauvreté a connu une forte augmentation entre 2011 et 2014, passant d’un peu plus de 13,5% à 16,4% en 2014. Si l’on analyse les données allant de 1997 à 2013, le Luxembourg compte parmi les pays ayant connu la plus forte hausse du taux de risque de pauvreté avec une augmentation d’environ 5 points de pourcentage sur la période, la plus forte hausse parmi les voisins (l’Allemagne arrivant en deuxième position avec 4 points). En 2019, le taux de risque de pauvreté luxembourgeois est à 17,5%, ce qui est nettement au-dessus des taux connus avant le milieu des années 2000.

Le taux de risque de pauvreté peut également être décliné sous différentes formes, comme par exemple selon le type de ménage, la catégorie d’âge ou l’activité. Ces différentes déclinaisons permettent de mieux cerner les populations concernées et devraient donc de guider les pouvoirs publics dans la lutte contre la pauvreté.

En ce qui concerne la répartition du risque de pauvreté selon le type de ménage, on se trouve face à des situations très hétérogènes. En effet, les ménages sans enfants sont moins exposés au risque de pauvreté, avec, en moyenne, un taux de 12% en 2019 tandis que le taux de risque de pauvreté est plus de 22% pour les ménages ayant des enfants à charge.

Taux de risque de pauvreté selon le type de ménage

Source : Eurostat

Dans la catégorie des ménages avec enfants, la situation la plus difficile est celle des ménages monoparentaux. En effet, pour ceux-ci, le taux de risque de pauvreté monte à 41,3%, signifiant que ceux-ci sont plus de deux fois plus exposés au risque de pauvreté que l’ensemble des ménages.

Si l’on compare la situation des ménages monoparentaux au Luxembourg à celle des autres pays de la zone euro, le Luxembourg se classe parmi les moins protecteurs, avec un taux de risque de pauvreté des ménages monoparentaux environ 6 et 8 points de pourcentage plus élevé qu’en Allemagne et en France.

Taux de risque de pauvreté des ménages monoparentaux

Source : Eurostat

Si l’on approche la question du risque de pauvreté par le statut d’activité, force est de constater que ce sont les demandeurs d’emploi qui y sont le plus exposés. En effet, leur taux de risque de pauvreté est près de 48%, atteignant ainsi un risque de pauvreté trois fois plus important que celui auquel sont exposées l’ensemble des personnes de plus de 18 ans. Pour ces dernières, le taux de risque de pauvreté n’est en effet que de 15,6%.

Taux de risque de pauvreté selon le statut vis-à-vis du marché du travail

Source : Eurostat

On voit aussi que la pauvreté au travail est un phénomène bien présent : travailler n’en met pas à l’abri. Et cette situation s’aggrave graduellement depuis des années. En 2019, ce sont même 18,9% des personnes ayant un emploi à temps partiel pour 10,0% de celles travaillant à temps complet qui sont touchées par le risque de pauvreté. Ces chiffres placent le Luxembourg au troisième rang de la zone euro pour le risque de pauvreté des travailleurs à temps complet et au septième rang pour ceux à temps partiel.

Taux de risque de pauvreté laborieuse

Source : Eurostat

Malgré les piètres résultats du Luxembourg en ce qui concerne l’exposition des demandeurs d’emploi au risque de pauvreté, les transferts sociaux ainsi que le système de pensions jouent un rôle capital dans la réduction de ce risque.

Quel est l'impact des transferts sociaux sur le taux de risque de pauvreté ?

Si on calcule le taux de risque de pauvreté avant transferts sociaux et pensions, celui-ci s’élève à 46% en 2019. Grâce aux pensions versées aux retraités qui sont sans emploi et sans revenu du travail, le taux de risque de pauvreté se réduit d’environ 34% pour passer à près de 26,5%. Enfin, les transferts sociaux à destination de tous les ménages, qui remplissent les conditions d’octroi, mènent à une diminution additionnelle d’un tiers, pour trouver les 17,5% de taux de risque de pauvreté. Au final, les pensions ainsi que les transferts sociaux aboutissent donc à une réduction du taux de risque de pauvreté de 62%.

Taux de risque de pauvreté avant et après pension et transferts sociaux

Source : Eurostat ; Calculs : CSL

Si l’on retrace l’évolution au fil du temps des effets qu’ont les transferts sociaux et les pensions sur le taux de risque de pauvreté, on peut apprécier l’impact grandissant des transferts sociaux au cours des années 2009 et 2010. Avec la dégradation de la situation sociale dans le pays et le ralentissement conjoncturel, l’ampleur de l’impact des transferts sociaux a augmenté de 50%, amortissant ainsi en points de pourcentage la hausse du taux de risque de pauvreté avant tout transfert.

Toutefois, depuis 2010 cet impact diminue avec, en parallèle une tendance à la hausse du taux de risque de pauvreté ; 2019 constitue même le point le plus bas d’atténuation du risque. Les pensions sont, quant à elles, par nature indépendantes du cycle conjoncturel, et leur impact reste donc relativement constant au fil des années.